Cardinal Suenens

L’homélie prononcée par le cardinal Danneels lors des funérailles du cardinal Suenens trace au mieux un portrait de sa vie :

ʺJe viens pour faire mon grand ‘Passage’ ʺ, avait dit le Cardinal en entrant en clinique, la veille de sa mort. Il en parlait souvent les deux dernière années, presque à chaque rencontre : ʺJe vais au ciel, la semaine prochaineʺ, disait-il, ajoutant l’air grave, “et n’annoncez pas mon décès à la manière d’une nécrologie lue dans un journal catholique : ‘Le Christ ressuscité vient d’appeler à entrer pleinement dans sa paix et sa joie le cardinal Suenens ; nous avons le cruel devoir et l’immense tristesse de vous l’annoncer’. Cela manque de foi et même de logique“, disait-il.

Nous lui avons donc promis de ne pas le faire. Et nous avons tenu parole. Comme lui-même il a tenu parole, car, pour mourir, il a choisi le temps bienheureux de la joie pascale et ce beau matin du mois de mai, le mois le plus joyeux et le plus jeune de l’année, qui est aussi le mois de Marie et celui de la Pentecôte. Comme si souvent, il a eu le sens du moment favorable, du kairos.
Oui, il a bien choisi son moment : car l’Esprit Saint et Marie, voilà bien deux étoiles qui ont brillé au firmament de sa longue vie.
Des historiens traceront sans doute avec compétence le portrait extérieur du Cardinal : ils énuméreront ses œuvres. Dieu seul connaît son portrait moral, car il est seul à connaître l’amour des cœurs. Mais entre les deux, il y a place pour un portrait intérieur du Cardinal. Qui était-il vraiment ?

 

Comme un veilleur qui attend l’aube

Le Cardinal était l’homme du petit matin : il s’est d’ailleurs toujours levé tôt, jusqu’à la fin de ses jours. Veilleur, scrutant tous les levers de soleil dans l’Église, il se souvenait du texte du prophète : ʺVoici, dit Dieu, que moi je vais faire du neuf qui déjà bourgeonne : ne l’apercevez-vous pas ?ʺ (Is 43,19). Tout ce qui bougeait, tout ce qui germait, tout ce qui était sur le point d’éclore dans l’Église  et dans le monde, il l’avait vu.

Homme toujours en éveil, mobile, véritable homme de l’Esprit, il sentait le vent de Dieu sur sa peau, ce vent qui, comme le disait Jésus à Nicodème, “souffle où il veut, dont on entend la voix, mais dont on ne sait pas d’où il vient ni où il va” (Jn 3,8). Homme du Cénacle, durant toute sa vie, il a été en prière avec Marie et les Douze dans l’attente du vent violent de l’Esprit qui allait souffler sur la ville. Pour le Cardinal, chaque matin fut un matin de Pentecôte.

L’Église, il la trouvait toujours étonnamment jeune. Il regardait son visage, comme le père qui veut retrouver sur le visage de sa fille les tendres traits de sa prime enfance.
De plus, il était dans l’Église  un excellent météorologue. A chaque aube nouvelle, il prévoyait le temps qu’il ferait plus avant dans la journée. Ainsi pour la Légion de Marie, la première de ses découvertes. Il savait que là, quelque chose de neuf était en train de naître : l’engagement de laïcs, la prière dans le Cénacle autour de Marie, la foi dans la puissance de l’Esprit Saint, l’évangélisation directe d’homme à homme. Car, disait-il: il faut donner au monde ʺla tentation de croireʺ.

Il savait ce qui était prometteur et ce qui bougeait dans l’Église.
Le contact avec Dom Lambert Beauduin l’avait sensibilisé très jeune à l’œcuménisme. Car à une époque où Dieu risque de disparaître de la scène, où le sens de la transcendance s’estompe, où la foi s’obscurcit et où l’amour semble entrer dans une sorte d’hiver, il faut que tous ceux et celles qui croient au Dieu de Jésus Christ, s’unissent pour porter à bout de bras l’idée de Dieu et l’amour du Christ, loin au-dessus de la mêlée. Le Cardinal savait ce qui était prometteur et ce qui bougeait dans l’Église.
Puis il y a eu Vatican II. Voilà la grande promesse : rajeunir l’Église, rendre à l’Epouse du Christ le visage de sa jeunesse sans rides et sans taches. Tout naissait ou renaissait dans l’Église  en ce début des années soixante: la coresponsabilité du peuple de Dieu, l’engagement des laïcs, le renouveau de la vie religieuse, l’œcuménisme, la liberté des consciences, une Église  partageant les joies et les espoirs, les tristesses et les angoisses des hommes.

 “Gaudium et Spes, luctus et angor” (Les joies et les espérances, les tristesses et les angoisses des hommes). Il savait ce qui bougeait dans l’Église, ce veilleur sur les remparts au petit matin. Enfin, il y eut le Renouveau charismatique. Comment un Cardinal au visage sans beaucoup d’émotions visibles, à la stature droite et immobile, à la voix grave et posée, pouvait-il se trouver à l’aise au milieu d’une foule qui chantait, dansait, battait des mains, parlait en langues ?

Conversion tardive à plus de fantaisie et d’imagination chez un homme jusqu’alors trop raisonnable et trop responsable ? Non. Il percevait dans ce Renouveau le retour à l’Église  des Actes des Apôtres, dont il avait toujours rêvé : le goût pour les Ecritures, la prière spontanée, la joie, le sens communautaire, la mouvance de l’Esprit, le foisonnement des charismes, comme à Corinthe et dans les premières communautés de saint Paul. Le Renouveau rendait à la vie spirituelle des chrétiens la part légitime du cœur et du corps.

 

ʺSi nous sommes incapables de changer le vent, nous pouvons ajuster nos voilesʺ

Il savait ce qui bougeait dans l’Église. Encore fallait-il que d’autres aussi apprissent à le percevoir. Avoir des idées est une chose, en convaincre les autres en est une autre. Il ne suffit pas d’avoir la vérité, encore faut-il savoir comment la communiquer. Quel défi !
Ce défi, il l’a admirablement affronté à Vatican II. Et il a réussi. Le pape Jean-Paul II lui-même y fait allusion dans son message à l’occasion du décès. “Admirable modérateur des débats“, écrit-il.

Etait-il donc un grand stratège ? Il faut le croire. Il possédait de remarquables talents humains : l’art de formuler les choses avec nuance, le don de la réplique, le sens de l’humour et des bons mots, le goût de la formule précise, frappée comme une médaille, au profil bien marqué comme celui de son propre visage. Expert en ‘politique ecclésiastique’ ? Non, mais il pratiquait l’art du possible. ʺSi nous sommes incapables de changer la direction du vent, aimait-il répéter, nous pouvons au moins ajuster nos voilesʺ.

Il disposait de grands dons spirituels. Son sens de la stratégie n’était pas qu’une habileté humaine, c’était un véritable charisme, un don de l’Esprit : grand respect de l’autre, inlassable patience, profond amour de l’Église. Il souffrait quand on le soupçonnait de mener la fronde dans l’Église. Mais son charisme par excellence, c’était la foi. Ou était-ce l’espérance ? Cela revient d’ailleurs au même. L’espérance n’est-elle pas une foi jeune qui refuse de vieillir ? Car il faut être jeune pour oser espérer tout ce qu’on croit. Et ce stratège avait une âme d’enfant.

 

La richesse des paradoxes.

Je crains que le cardinal Suenens ne passe que partiellement dans l’histoire. Car, comme la lune, il avait une face cachée. Sa personnalité était beaucoup trop riche pour qu’elle soit classée sous une seule entrée dans une encyclopédie ou sous un seul mot-repère dans un dictionnaire ?

Etait-il progressiste ? ʺC’est un terme journalistique des années soixante, disait-il : on est toujours plus à gauche que celui qui marche à notre droite et plus à droite que celui qui va à notre gauche ; je crois que je suis plutôt d’extrême centre, Jésus Christ !ʺ

Etait-il un réformateur soucieux de doter l’Église de solides structures nouvelles ? Oui. Mais que penser alors de son goût pour le Renouveau charismatique où l’Esprit souffle où tout est joie, exubérance, spontanéité

Fut-il un homme de bronze, comme il est représenté sur une des portes de Saint-Pierre à Rome avec les autres modérateurs du Concile, beau, décidé et froid ? Distant en tout cas ? Mais ce Cardinal était un homme timide, avec une âme d’enfant, habité d’une grande tendresse pour Marie. Ce tribun du Concile récitait chaque jour son chapelet au jardin, comme le font tous les pauvres. Inclassable ? Oui, parce que trop riche d’intelligence et de cœur. Insaisissable à partir d’un angle d’approche unique.

Cher Cardinal, les lectures de cette liturgie, ces lectures qui vous accompagnent dans votre montée vers le Père, ne sont-elles pas aussi un peu votre testament spirituel ? Je vous entends dire : ʺRestez au Cénacle, en prière avec Marie et le Douze, et ne doutez jamais de la venue de l’Esprit Saint. La Pentecôte est éternelle. Restez debout sous la Croix du Seigneur avec Marie et saint Jean. Prenez Marie comme Jean dans votre maison. Elle vous prendra pour ses filsʺ.

Vous m’avez dit un jour qu’à la question posée à Léon Bloy mourant : ‘Qu’éprouvez-vous en ce moment ?’, il répondit : ‘Une immense curiosité’. Mais que vous, vous répondriez le jour venu : ‘Une immense confiance et un immense amour de Dieu’. Je veux bien vous croire. Mais, vous connaissant un peu, Monsieur le Cardinal, je ne peux me retenir de penser que vous trouvant maintenant en face du Père, vous aurez retrouvé toute votre curiosité. Car si Dieu est éternellement jeune et neuf, que de choses à découvrir ! Il ne faudrait pas sortir de votre rôle pour toute l’éternité.

En quittant la chambre mortuaire du cardinal Mercier en 1926, un chanoine a dit : ‘De tels hommes d’Église, on n’en fera plus : le moule est cassé’. Cher prédécesseur, septante ans plus tard, je peux vous dire que ce chanoine s’est trompé.
Quant à moi, votre successeur, en ce moment où comme Elie vous montez au ciel, après m’avoir laissé votre manteau de Cardinal, je n’ai d’autres paroles sur les lèvres que la prière d’Elisée : ʺPère, que me revienne une double part de votre espritʺ (2 Rois 2,9). Et j’ajouterais : ʺQue je ne casse jamais le mouleʺ… Merci. cher Cardinal.

+ Godfried Cardinal Danneels
Archevêque de Malines-Bruxelles