Vivre sa vie en propriétaire ou comme un don ?



«Appelant la foule avec ses disciples; il leur dit: “Si quelqu’un veut marcher à ma suite, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie la perdra; mais celui qui perdra sa vie à cause de moi et l’Evangile la sauvera”.»

C’est par ce passage d’Evangile que le père J.H. Grosjean nous introduit son texte ci-après où il débute par exprimer son étonnement du manque de cohérence dans l’agir des chrétiens.

Il y a des façons de concevoir sa vie, et du coup la vie.

On peut considérer que la vie est notre propriété. Elle nous appartient, on en fait ce qu’on en veut jugeant qu’on n’a de compte à rendre à personne. C’est tentant de penser que c’est le cas, si on croit que Dieu n’existe pas, qu’on est là par hasard et qu’un jour, tout sera terminé. C’est moins cohérent si l’on pense que Dieu existe, qu’Il nous a voulu. …

 

Revendiquer une autonomie?

En fait, on peut hélas être croyant en théorie mais… athée en pratique. C’est le cas de beaucoup d’entre nous, au moins par période. Dieu nous semble tellement abstrait qu’il devient absent de nos raisonnements, de nos pensées et de nos choix. On en vient alors à penser, à choisir et à vivre sa vie pour soi-même.

Malgré tout, cette idée est très séduisante car elle nous laisse penser que nous pourrions ainsi rester maîtres de notre vie. Par peur de ne pas réussir, par crainte de l’avenir, on peut développer cette volonté de tout verrouiller sans laisser de place à l’imprévu de Dieu.

Mener sa vie en étant son propre dieu ! Voilà jusqu’où l’orgueil peut nous conduire : évacuer Dieu de sa vie affective, de sa vie professionnelle, de sa vie étudiante, de sa vie politique ou associative.

On revendique une autonomie radicale dans la façon d’envisager sa vie, en appelant cela ʺlibertéʺ. Ce n’est plus cette liberté offerte comme un don magnifique par Dieu à l’homme pour qu’il puisse librement choisir le bien. C’est une liberté coupée de ses racines, une liberté déviée de son but. …

 

On peut faire un autre choix

On peut choisir de reconnaître que la vie est un don, et si on est croyant, un don de Dieu et en même temps une marque de confiance qui appelle une réponse de notre part. En reconnaissant notre vie comme un don de Dieu, nous nous découvrons intendants et non propriétaires. Dans l’Évangile, Jésus évoque plusieurs fois cette figure de l’intendant à qui le Maître confie une part de ses biens ou de sa vigne. L’intendant sait qu’il prend soin de quelque chose qui ne lui appartient pas mais qui lui a été confié. Le Maître compte sur lui et lui fait confiance pour que cette parcelle de vigne porte du fruit.

 

Nous avons été appelés à la vie !

Nous avons reçu notre vie de Dieu. Toute vie est un don de Dieu. Même la plus fragile, même la plus blessée !
Nous avons été appelés à la vie ! Quelles que soient les circonstances de notre conception, nous sommes au moins immensément aimés par Dieu, auteur de toute vie. Dieu nous aime en nous donnant la vie, en nous appelant à la vie. Une vie éternelle, dont la vie sur terre n’est qu’une première étape. C’est ainsi qu’il faut regarder sa vie. Notre existence elle-même est donc une preuve de l’amour de Dieu pour nous.

Ce que nous avons reçu est fait pour être donné. L’amour appelle l’amour. Nous somme ainsi appelés à donner par amour cette vie que nous avons reçue par amour. Nous sommes appelés à mettre ʺau serviceʺ notre vie pour aimer à notre tour.
ʺCe qui fait la gloire de mon Père, c’est que vous portiez beaucoup de fruitʺ (Jn 15,8). Pour cela, il faut accepter de donner sa vie, de ne pas la garder pour soi, de la vivre pour Dieu, pour les autres, en suivant ainsi l’exemple de Jésus.

Tout l’Évangile nous révèle le secret de la fécondité d’une vie : le grain de blé tombé en terre et qui meurt, porte du fruit ! Une vie porte du fruit quand elle est donnée. Quand on accepte de la perdre. Alors on la gagne.

 

Le mystère de la croix et de la résurrection

Au jour du Vendredi saint, alors que Jésus meurt sur la croix, tut est perdu en apparence. En fait, tout est donné. Et du coup, tout est gagné ! Jour de désolation et jour de victoire en même temps. Cette victoire est rendue visible au matin de Pâques. L’amour n’a vaincu le mal qu’en allant au bout du don : ʺIl n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aimeʺ (Jn 15,13). C’est le mystère de la croix et de la résurrection.
Notre vie sera ʺgagnanteʺ si nous acceptons de la perdre, c’est-à-dire de ne plus la vivre pour nous-mêmes. Notre vie sera réussie si elle porte du fruit – un fruit qui nous dépasse – et pour que cela soit possible, si elle est donnée et offerte, mise au service de plus grand que nous : de l’Autre et des autres.

 

Le sens profond de notre vie?

Acceptons-nous cette première vocation, ce premier appel de Dieu à aimer, à nous donner : ʺAimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimésʺ (Jn15,12) ? Aimer veut dire ʺdonner sa vie pour ceux qu’on aimeʺ, comme Jésus nous l’a expliqué et l’a prouvé par sa propre vie.
Nous sommes faits pour aimer ! C’est notre vocation première. C’est-à-dire que nous sommes faits pour nous donner. Nous en faisons déjà l’expérience, quel que soit notre âge : les grandes joies que nous avons déjà pu connaître n’étaient-elles pas reliées à des expériences de générosité, de service ou de don de soi ? N’avons-nous pas déjà expérimenté cette joie qu’on trouve à offrir, bien plus qu’à recevoir ? N’avons-nous pas découvert que nous étions capables de grands sacrifices pour un ami, un frère, une sœur, une personne que nous aimions ? N’avons-nous pas déjà senti que la seule façon de dépasser notre paresse, de transcender nos faiblesses, était de nous donner au service des autres ? Pour nous-mêmes, nous sommes souvent paresseux et faibles. Mais pour les autres, on se découvre capable de beaucoup. Et pour protéger un plus faible, un plus petit, on est prêt à tout ! Il y a en nous cette intuition profonde que c’est ainsi que nous serons vraiment grands, que c’est en nous donnant, en nous sacrifiant, en servant, que nous trouverons la vraie joie.

 

Et quand on meurt jeune?

J’ai été bouleversé dans ma vie de prêtre par la mort de plusieurs jeunes que je connaissais bien, que j’avais accompagnés pour certains. Un accident ou une maladie sont venus interrompre trop tôt leur vie sur terre. Mais en écoutant les témoignages de leurs amis – comment ne pas penser ici par exemple au rayonnement qu’ont pu avoir Pierre et Charles Douillet, morts en montagne le 24 décembre 2014 ) 22 ans ? – j’ai contemplé comme beaucoup combien une vie courte pouvait en même temps être une vie pleine, parce qu’elle était donnée. Leur vie et leur départ ont eu un rayonnement étonnant pour leur âge, parce qu’ils n’avaient pas attendu pour se donner dans tout ce qu’ils vivaient. Ils étaient ʺau serviceʺ et leur foi les rendait heureux de servir. Ils ont aimé tout simplement et fait grandir ceux qui les entouraient.

 

Des questions qui interpellent

On ne choisit pas combien de temps durera notre pèlerinage sur la terre. Cela ne dépend pas de nous. Nous ne sommes pas propriétaires de cette vie. Nous ne maîtrisons pas cela. Mais nous pouvons choisir ce que nous ferons, comment nous allons vivre ce temps qui nous est donné.
Je crois que Pierre et Charles, comme tant d’autres, avaient choisi. C’est le secret de leur rayonnement, même au-delà de leur mort.
Au seuil d’une vie, au temps des fondations, c’est le premier choix à faire. Un choix à renouveler sans cesse, chaque matin, toute notre vie : voulons-nous donner notre vie ? Acceptons-nous de ʺperdre notre vieʺ, c’est-à-dire de ne plus la vivre pour nous-mêmes, pour la sauver ? Acceptons-nous de suivre Jésus jusque-là ?

Notre première question en appelle une autre. Si nous croyons qu’une vie est belle quand elle est donnée, nous allons alors devoir choisir ce qui mérite à nos yeux de la donner. Pour qui et pour quoi sommes-nous prêts à donner notre vie ?
ʺCe pour quoi tu acceptes de mourir, c’est cela seul dont tu peux vivreʺ écrit Antoine de Saint-Exupéry dans Citadelle. Répondre à cette question donne un cap, une direction pour la vie. On ne peut y répondre facilement, avec légèreté. La réponse nous engage. Elle nous fonde. Mais le jour où on a répondu à cette question, on a trouvé le chemin sur lequel avancer !

 

Saisir notre appel

Discerner sa vocation revient à répondre à cette question, en découvrant la réponse qui mûrit depuis peu ou depuis longtemps au fond de notre cœur. Le Seigneur nous appelle tous à aimer, à nous donner, à servir… mais chacun d’une façon unique et particulière. La réponse à cette question sera la rencontre d’un appel qu’on aura entendu et accepté d’écouter, puis de notre adhésion libre et confiante à ce que cet appel nous dit. Les appels du Seigneur, des plus simples aux plus grands s’adressent toujours à notre liberté. À nous de choisir si ce que Dieu nous propose est notre appel.

© Père J.-H. Grosjean

 

Source: J.H. Grosjean ,”Donner sa vie pour qui et pour quoi?”, Artège, Paris, 2018
Lire plus ?  http://www.librairiescdd.be/Livre/Pierre-herve–Grosje…/Donner-Sa-Vie–Pour…/9791033607656.html