En cheminement spirituel



Cardinal Suenens

Extrait du livre du Cardinal Suenens: ‘Le Roi Baudouin, une vie qui nous parle’ -Chapitre 5

L'alliance spirituelle avec Veronica, qui a marqué profondément, à divers plans, la vie du Roi, est née dès les premières rencontres, décrites dans la première partie du livre. Elle ne fera que grandir et s'épanouir pendant les trente-trois dernières années de son règne. "Merci, Seigneur, écrit-il un jour, de m'avoir donné Fabiola comme épouse et Veronica comme ange gardien."

Par ailleurs, le Roi est très soucieux que la vie de Veronica elle-même soit écrite et publiée pour la gloire de Dieu. Il le lui enjoint avec une affectueuse insistance, sachant fort bien que c'est à travers moi que sa vie serait écrite.

Après la publication de Les Imprévus de Dieu  - qui décrit la vie de Veronica O’Brien – il me remerciera avec émotion, me disant que c'était mon plus beau livre.

Voici la lettre 'impérative' qu'il lui adresse. Elle date de 1987:

Chère Grace,

C'est au pied du Seigneur, devant le Saint Sacrement exposé, que je vous écris ces quelques lignes. Je me joins à Michel, et à d'autres, avec la conviction d'exprimer avec eux le désir et la joie de Jésus, en vous demandant de vous mettre, courageusement et sans tarder, à l'ouvrage d'un grand livre, chantant les merveilles que Dieu a faites à travers vous, depuis votre enfance jusqu'à ce jour.

Je sais, vous connaissant depuis tant d'années, et étant un des bénéficiaires les plus gâtés des grâces du Seigneur à travers vous, qu'il vous en coûtera de consacrer du temps au passé.

Il me semble qu'ayant toujours vécu en Marie, vous lui devez ce témoignage. Celui-ci stimulera de nombreuses générati­ons de chrétiens à devenir apôtres en se lais­sant for­mer et por­ter par la Reine des Apôtres.

Mais ce témoignage authentifiera aussi, si besoin en est, l'enfant qui est né et qui s'appelle FIAT.

En terminant je voudrais vous rap­peler ce que vous m'avez souvent dit: "Dieu vous donne toujours le temps de faire sa volonté".*Aux premiers temps de leurs relations, le Roi l'appelait Grace, par souci de discrétion mais aussi parce que le nom était pour lui un rappel des grâces multiples dont elle fut l'instrument pour lui. Plus tard elle est à présent nonagénaire - il la nommera Granny (le terme anglais familier pour 'Grand Mère').

FIAT n'est pas un mouvement mais un ensemble d'initiatives pastorales de diverse nature, groupées sous ce nom, dont le but est de promouvoir la formation spirituelle et apos­tolique des chrétiens.

Merci Grace!

In Ea,  L.

(In Ea - en Elle - est un rappel du rôle de Marie. La lettre L. est l'abrégé familier de Luigi, qui fut son pseudonyme.)

"Il y a beaucoup de demeures dans la mai­son de mon Père", a dit Jésus. Le Roi en était très conscient: sa vie même débordait et brisait les cloisons étanches et les étroitesses. Il était 'œcuménique' par ouverture spontanée, et comptait des amis dans les milieux les plus divers, musulmans inclus.

Le mot de Claudel ‘J’aime les choses qui existent ensemble’ s’appliquent particulièrement au Roi, si ouvert aux divers souffles de l'Esprit, et soucieux de les harmoniser entre eux, hostile d'instinct à tout particularisme. La vie spirituelle du Roi s'est nourrie au cours des années de divers apports, comme un fleuve dont les eaux s'enrichissent de multiples affluents.

Dès le premier contact, je fus frappé par sa familiarité avec les écrits de Ste Thérèse d'Avila découverts, me dit-il, dans un lointain passé et dont le souvenir n'était pas étranger à son amour de prédilection pour l'Espagne.

Une même sympathie le rattache au monde des contemplatifs modernes: les sœurs de Bethléem et de l'Assomption, qui se rattachent à Saint Bruno, lui furent proches au cours des dernières années.

Cette ouverture au monde mystique allait de pair avec son accueil à des Communautés de type actif, tels les groupes 'Focolari' fondés par Chiara Lubich, que Veronica lui avait fait con­naître. Il appréciait en par­ticulier dans le mouvement Focolari le sens du partage spiri­tuel et de l'amour réciproque, comme aussi l'accent mis dans leur spiritualité sur la souf­france du Christ à l'agonie, ce qui l'aida à par­courir au quoti­dien son prop­re chemin de souffrance.

Cette attitude d'ouverture et d'osmose fut particulièrement sensible lorsqu'il s'est agi de discerner la portée et la richesse d'un courant appelé 'Renouveau dans l'Esprit'. Le 'Saint- Esprit' n'est le monopole de personne. Dès qu'on se réclame de Lui et qu'on le classe sous une étiquette déterminée, on méconnaît son sens en profondeur chrétienne.

En fait, il ne s'agit pas d'un mouvement au sens sociologique du terme: il n'a pas de fondateur, ni de leaders institutionnalisés reconnus comme tels par l'Église; il ne forme pas un tout homogène, comporte de multiples variantes, n'impose pas d'obligations précises.

Il s'agit là, en réalité, d'un 'renouveau' spirituel, dans le prolongement de la grâce initiale de la Pentecôte, qui s'offre à l'Église tout entière à tous les niveaux. En l'appelant "une chance à saisir pour l'Église", le Pape Paul VI disait sa joie de l'accueillir dans sa vraie signification. La pensée du Roi s'est exprimée à ce sujet en ces lignes:

"Cette grâce du Renouveau, je crois vraiment qu'elle est pour toute l'Église, pour tous les mouvements dans l'Église, pour chacun de nous. Mais qu'elle est à recevoir tous les jours à nouveau." (1984)

L'impression que chacun ressentait à son contact d'être 'unique' a peut-être induit chez certains une erreur d'appréciation et une tentation de se l'annexer.

Le Roi n'était pas l'homme d'une chapelle: sa foi profonde l'enracinait dans une Église ouverte à l'accueil œcuménique interne et externe. Il se sentait, selon l'expression de Charles de Foucauld, 'frère universel des hommes'

Le Roi fut présent à Rome le jour de Pentecôte en l'Année Sainte de 1975. Il n'assista pas, le lendemain, à l'Eucharistie que je célébrais à Saint-Pierre pour les 10.000 pèlerins du Renouveau. Cette abstention lui fut dictée par souci de ne pas paraître inféodé à un 'mouvement'.

Il s'est réjoui d'avoir pu célébrer cette Pentecôte à Rome en pèlerin de l'Année Sainte. Pour en garder le vivant souvenir, il nota ses impressions. Les voici: On trouvera dans Les Imprévus de Dieu le travail pour­suivi en ce do­maine par Veronica O'Brien et moi-même en vue d'écarter les équivoques et de tracer un chemin.

Pentecôte 1975.

Cette messe à la Basilique ne m'enchantait pas trop à l'avance. Je n'aime pas les grands rassemblements et l'atmosphère Vaticane. J'ai hésité à mettre mes lentilles avec lesquelles je vois très bien pour observer les gens et les pierres, puis j'ai compris qu'il valait mieux mettre les autres verres et fermer les yeux, regarder Jésus au-dedans et  l'écouter.

Ce fut dès les premiers chants l'éblouissement: Jésus au milieu de son Peuple, son Église. Et le Pape tout faible mais acceptant cette faiblesse et exprimant la prière du Peuple de Dieu et le peuple répondait dans la joie de l'adoration.

Je me sentais si bouleversé et heureux que les larmes coulaient sans que je puisse les ra­valer. Et cela aussi me donnait une joie. J'avais la sensation que Jésus voulait bien me dire: "Oui, je sais que tu m'aimes aussi". Son Amour, je le sentais si fort pour nous tous, chrétiens, mais aussi pour les non-croyants.

Et je pensais avec joie à mon voisin  et à l'Amour de Jésus qui l'enveloppait. Les mer­veilleux chants charismatiques si discrets, si parfaitement dans la mesure, me don­naient la chair de poule et j'imaginais combien d'ici peu l'Eglise attirerait à nouveau les hommes vers elle.

Merci, Père, de m'avoir donné de vivre avec Fabiola ce grand moment de ma vie. Merci de m'avoir fait sentir que prier était d'être en Toi et que toutes tes intentions de­venaient mes intentions et les miennes devenaient aussi tes intentions. Je n'arrivais pas à dire ou à pen­ser autre chose que ton nom Jésus.