En union avec Marie


En guise d'introduction


* Lors d'un interview, le pape François parle de l'Eglise missionnaire et dit: "Au lieu d’être seulement une Eglise qui accueille et qui reçoit … efforçons-nous d’être une Eglise qui trouve de nouvelles routes, qui est capable de sortir d’elle-même et d’aller vers celui qui ne la fréquente pas, qui s’en est allé ou qui est indifférent. … Nous devons annoncer l’Evangile sur chaque route, prêchant la bonne nouvelle du Règne en soignant, aussi par notre prédication, tous types de maladies et de blessures."(Revue Etudes, octobre 2013)

* Et dans son Exhortation Apostolique "Evangelii Gaudium”, "La joie de l'Evangile", le Saint Père développe cette idée. Vers la fin il nous parle de Marie comme  mère de l'évangélisation et il nous dit: "Avec l’Esprit Saint, il y a toujours Marie au milieu du peuple. Elle était avec les disciples pour l’invoquer (cf. Ac 1, 14), et elle a ainsi rendu possible l’explosion missionnaire advenue à la Pentecôte. Elle est la Mère de l’Église évangélisatrice et sans elle nous n’arrivons pas à comprendre pleinement l’esprit de la nouvelle évangélisation". (Nr. 284).

* L’Esprit, Marie et l’Eglise : voilà la constellation sous laquelle nous sommes invités à vivre l’Evangile et à le porter au monde, à nos contemporains. L’évangélisation, en effet, n’a rien à voir avec une campagne publicitaire ; elle n’est pas affaire de technique ou de stratégie avant tout. Elle est plutôt la longue aventure d’une naissance, par laquelle le monde des hommes reçoit Dieu pour Père et l’Eglise pour mère. Il a fallu l’ombre de l’Esprit Saint et le "oui" de Marie pour que le Fils de Dieu se fasse homme ; c’est cette même double présence qui est indispensable pour que le Christ fasse naître des hommes à la dignité d’enfants de Dieu.

N’a-t-on rien fait jusqu’à ce jour?


* L’appel à une "nouvelle" évangélisation suscite bien souvent la question : "Rien n’aurait donc été fait pour l’Evangile jusqu’à ce jour ?  Tout le travail presté en Eglise – et souvent au prix de lourds sacrifices – ne mérite-t-il donc pas d’être appelé "évangélisation"? Nous serions-nous fatigués pour rien, depuis des siècles?"

* Bien sûr que non ! Et pourtant, l’évangélisation à laquelle nous sommes aujourd’hui invités est réellement "nouvelle". Ce qui a changé – et d’une manière radicale – c’est le terrain où il nous faut semer. La foi est souvent reléguée dans l’étroit domaine de la vie privée, et nombreux sont nos contemporains qui croient pouvoir vivre sans Dieu.

* Aujourd’hui, la situation n’est plus la même et la proclamation de la foi doit prendre d’autres chemins. Le terrain où le bon grain de la Parole de Dieu est jeté est donc hérissé d’obstacles nouveaux, et pourtant la force germinative de la semence n’en a pas diminué pour autant: aujourd'hui comme hier l'Esprit Saint est là.

Evangéliser: "une œuvre d’En-Haut"


* Le semeur doit bien regarder son champ, évaluer avec précision les obstacles et les éléments favorables, adapter ses outils. Cet énorme travail est des plus utiles.

* Mais pour que germe une riche moisson, la connaissance du terrain et la maîtrise technique ne suffisent pas, évidemment. Tout agriculteur le sait bien: la qualité de sa récolte dépend en premier lieu du soleil et de la pluie. De même pour l’évangélisation, c'est l’œuvre de la "force d’En-Haut", l’Esprit Saint. Celui qui sème pour le Royaume de Dieu le sait aussi : la véritable fécondité ne peut venir que d’En-Haut. Ici encore, c’est Dieu qui rend le terrain fertile et donne à la semence la force de germer. Au jour de la première Pentecôte, c'est l'Esprit Saint qui donne à Pierre la force de proclamer l’Evangile. Ainsi, ceux et celles qui veulent annoncer l’Evangile doivent d’abord s’être rassemblés au Cénacle avec Marie pour recevoir le feu de l’Esprit.

"Avec Marie, la mère de Jésus"


* Lorsque l’Eglise – celle d’hier ou celle d’aujourd’hui – se rassemble au Cénacle, Marie est là. Le livre des Actes le souligne : ils étaient là, "avec Marie, la mère de Jésus". Marie est là.

* Comment, en effet, une naissance pourrait-elle avoir lieu là où la mère est absente ? Comment le Christ pourrait-il "naître" à nouveau dans son Eglise sans Marie ?

* Elle était aussi à Cana, lorsque les disciples commencèrent à croire en lui ; elle était au pied de la Croix, au moment où l’Eglise prit naissance du cœur transpercé de Jésus : c’est là que le Christ fit de Marie notre mère à tous, en lui disant : "Femme, voici ton fils !"

* Elle ne pouvait donc être absente au jour de la Pentecôte, lorsque Pierre et les autres apôtres, délivrés de l’angoisse qui les étreignait naquirent à leur existence nouvelle de témoins de la foi pascale.

La dimension mariale de toute évangélisation


* Dans le Royaume de Dieu, toute vie nouvelle est le fruit d’un "oui" confiant, d’un cœur converti à l’obéissance. Et Marie n’est-elle pas celle qui a prononcé ce "oui" total de la foi ? C’est elle qui s’est engagée la première sur ce chemin d’humble abandon à la volonté de Dieu, par lequel tout homme vient à la vie nouvelle. C’est donc en quelque sorte en Marie que nous sommes tous nés, un à un. C’est à l’intérieur de son "oui" que nous accueillons l’Evangile; c’est en vertu de ce "oui" aussi que notre témoignage porte du fruit.

* Au regard de la foi, en effet, l’évangélisation ne peut se réduire à un simple travail humain, à une technique de propagande: évangéliser, c’est bien plus une mise au monde, c'est le travail d’un enfantement. C’est entrer dans la maternité de Marie, la nouvelle Eve, qui devient la véritable "mère de tous les vivants" engendrant le Corps total du Christ. Toute évangélisation participe donc à sa manière au mystère de Marie.

* Le "oui" de Marie n’appartient pas au passé. Il se prolonge jusqu’à ce que le Corps du Christ ait atteint sa pleine stature, jusqu’à ce que Dieu soit "tout en tous". Voilà pourquoi c'est difficile d’évangéliser sans Marie. Mais il y a encore d’autres raisons.

Une évangélisation pleinement humaine


* Nous sommes parfois tentés de considérer l’évangélisation comme une sorte de campagne de publicité, de recrutement pour notre Eglise. Ce danger est toujours là. Marie nous met en garde contre cette dérive.

Elle nous le rappelle : C’est le Christ – personne vivante – que nous sommes appelés à porter au monde. Celui que nous annonçons, c’est Jésus, notre "frère en humanité", pleinement homme parmi les hommes. Marie nous ramène sans cesse au réalisme de cette humanité de Jésus.

* "De même "Marie est aussi garantie d’humanité dans l’Eglise et dans le monde. Elle est femme et mère : comme toutes les mères, elle possède le sens des personnes et de leurs diversités. Elle a un sens affiné du concret, du pratique, de la vie. Marie traite chaque personne, une à une. Elle humanise le monde de la technique et du struggle for life." (Cardinal L.-J. Suenens, Une nouvelle Pentecôte ? 1974, p. 243).

Evangéliser avec humilité, sagesse et équilibre


* Si nous accordons à Marie sa juste place dans notre prédication, nous évangéliserons avec humilité. L’évangélisation de Marie se fait non pas par des paroles, mais par l’abandon à Dieu de tout son être. C’est cette humilité profonde qui préservera notre prédication de l’orgueil. C’est elle qui nous gardera de nous prêcher nous-mêmes au lieu d’annoncer le Christ. Toute évangélisation consiste en une humble disponibilité à la Parole de Dieu et à la force de l’Esprit: c'est cela qui nous permet d'évangéliser comme chauffe un bon poêle par rayonnement.

* Selon les Pères de l'Eglise, c’est par Marie que l’Eglise évangélise avec équilibre et sagesse, car c’est elle qui vaincra toute hérésie. Nous l’invoquons, à bon droit, comme le "Siège de la Sagesse". Elle aide à maintenir dans le christianisme authentique la réserve et la discrétion à l’égard des interventions surnaturelles du Seigneur.
Visitée par l’ange, favorisée par l’approche de Dieu la plus directe, elle conserve tout son équilibre, elle n’oublie pas de rappeler sa pauvreté d’humble servante du Seigneur. Elle va, paisiblement, prêter secours à sa cousine Elisabeth.

* Marie est indispensable pour le travail de l’évangélisation : elle lui donne humanité, humilité, sagesse et équilibre. Plus le monde gémit dans les douleurs de l’enfantement du Royaume, plus la mère de Jésus porte l’Eglise comme son enfant.

"Comme des langues de feu"


* Là où est Marie, là aussi se trouve l'Esprit; sur la communauté qui s'est réunie avec elle au Cénacle survient le Saint-Esprit. Celui qui veut évangéliser ne peut se passer de l'Esprit de Jésus. Mais, direz-vous: "comment savoir qu'il agit en moi?" L'action de l'Esprit en nous n'est discernable que par la foi. C'est dans notre conscience d'être des baptisés, dans notre foi en Jésus Christ que s'enracine la certitude d'avoir reçu le don de l'Esprit, qui inspire nos actes et nos paroles.

* Celui qui se convertit se découvre dans toute sa faiblesse; mais il n'en ressent ni déception, ni amertume. Il se sait aimé par Dieu d'un amour infini. Cette expérience de l'Esprit n'est autre que celle du pardon de Dieu, du don de son amour qu'il nous fait par-delà nos fautes, par-delà notre médiocrité.

Comprendre l'Ecriture


* Voici un autre fruit que l'Esprit fait mûrir dans le cœur de ceux qu'il habite: il leur fait découvrir et lire l'Ecriture à un niveau beaucoup plus profond. En effet, l'expérience de l'Esprit Saint va généralement de pair avec une compréhension nouvelle, plus profonde et bienfaisante de l'Evangile; certaines paroles ou des actes de Jésus, qui, jusque-là avaient peu de relief et n'étaient pas vraiment compris, prennent sens tout à coup.

* Dans “Evangelii Gaudium”, "La joie de l'Evangile", le Pape François nous dit que "la Parole de Dieu nous invite aussi à reconnaître que nous sommes un peuple : 'Vous qui jadis n’étiez pas un peuple et qui êtes maintenant le Peuple de Dieu' (1 P 2, 10). Pour être d’authentiques évangélisateurs, il convient aussi de développer le goût spirituel d’être proche de la vie des gens, jusqu’à découvrir que c’est une source de joie supérieure. La mission est une passion pour Jésus mais, en même temps, une passion pour son peuple.

* Quand nous nous arrêtons devant Jésus crucifié, nous reconnaissons tout son amour qui nous rend dignes et nous soutient, mais, en même temps, si nous ne sommes pas aveugles, nous commençons à percevoir que ce regard de Jésus s’élargit et se dirige, plein d’affection et d’ardeur, vers tout son peuple. Ainsi, nous redécouvrons qu’il veut se servir de nous pour devenir toujours plus proche de son peuple aimé. Il nous prend du milieu du peuple et nous envoie à son peuple, de sorte que notre identité ne se comprend pas sans cette appartenance". (nr. 268).

L'annonce de l'Evangile, une tâche communautaire


* Si ce sont bien des personnes individuelles qui évangélisent, leur tâche s'inscrit dans le contexte de la communauté chrétienne. Celui qui prêche l'Evangile "à son propre compte" sans lien avec l'Eglise, se coupe de la source de vie, se prive de la nourriture indispensable.

* Pour demeurer en vérité une "communauté chrétienne"  – toute paroisse, école ou mouvement – se doit de vivre à sa manière et autant qu'elle le peut ce qui animait les premiers chrétiens. Le récit des Actes (2,42-47, en particulier) décrit ce qui donne à une communauté son identité chrétienne.

* La communauté n'invente pas son propre message: elle reste fidèle à l'enseignement des apôtres; elle est unie dans la prière; elle entretient des liens de communion avec toutes les autres communautés chrétiennes; elle est solidaire des pauvres et hospitalière; elle est surtout fidèle à l'Eucharistie; elle vit de la Bonne Nouvelle de Jésus Christ et sait en témoigner par sa vie mais aussi d'une manière explicite; elle s'attache à Jésus, son Bon Pasteur mais aussi à tous les pasteurs qu'il envoie.

* Elle travaille aussi à la libération des hommes, tant en son propre sein qu'à l'extérieur. Elle accepte chaque jour d'être remise en question par la Parole de Dieu, dans la pénitence et la prière. Enfin, elle prie Dieu de lui accorder toute la vérité des charismes dont elle a besoin pour se développer et porter du fruit dans le monde.

En conclusion


Pour terminer ces quelques orientations sur notre mission de baptisé, je voudrais – à nouveau – faire référence à l'Exhortation Apostolique “Evangelii Gaudium”, "La joie de l'Evangile" où le Saint-Père met en exergue la tendresse de Marie, notre mère de l'évangélisation:

"Marie est celle qui sait transformer une grotte pour des animaux en maison de Jésus, avec de pauvres langes et une montagne de tendresse. Elle est la petite servante du Père qui tressaille de joie dans la louange. Elle est l’amie toujours attentive pour que le vin ne manque pas dans notre vie. Elle est celle dont le cœur est transpercé par la lance, qui comprend toutes les peines. Comme mère de tous, elle est signe d’espérance pour les peuples qui souffrent les douleurs de l’enfantement jusqu’à ce que naisse la justice. Elle est la missionnaire qui se fait proche de nous pour nous accompagner dans la vie, ouvrant nos cœurs à la foi avec affection maternelle. Comme une vraie mère, elle marche avec nous, lutte avec nous, et répand sans cesse la proximité de l’amour de Dieu" (Nr. 286).

Il est vivant


* Le jour où l'Esprit envahit notre conscience et notre cœur, il donne vie à ce qui était mort, réchauffe ce qui est froid. A partir de ce jour, Jésus devient pour nous une personne vivante. En effet, lorsque l'Esprit Saint s'est éveillé en nos cœurs et que nous faisons l'expérience du Seigneur vivant en nous, il nous introduit dans un vrai dialogue, celui de la prière. Du coup, la prière jaillit en nous; elle devient fréquente, joyeuse, prolongée … et nous en parlons à d'autres.

* Car si le Seigneur est devenu pour nous une personne vivante, si nous sommes animés par une foi confiante, soulevés par un amour vrai, … quand on a découvert le Christ à cette profondeur, comme Pierre et Jean 'nous ne pourrons plus nous taire' (cf. Act 4,20). En fait, notre joie débordera de notre cœur.

Evangéliser pour rendre libre


* La véritable évangélisation rend l'homme libre. "Là où est l'Esprit du Seigneur, là est la liberté" dit saint Paul (2 Cor 3,17). Il ajoute: "Vous, frères, c'est à la liberté que vous avez été appelés" (Ga 5,13).

Cette force nous rend libres parce qu'elle nous pousse de l'intérieur à faire le bien, nous fait agir par amour et garantit donc notre liberté; cette force-là, c'est l'Esprit Saint.

* Evangéliser, ce n'est pas rassembler sous le sceptre d'une loi imposée de l'extérieur; c'est tout au contraire communiquer le Saint-Esprit, qui nous rendra libres à l'égard de tous les esclavages qui se travestissent sous les traits mensongers d'une certaine liberté. Le christianisme n'est pas une loi, même s'il en propose une. Il n'est pas une morale, même s'il en contient une. Par l'Esprit de Jésus, le christianisme est plutôt le don gratuit et merveilleux que Dieu nous fait de sa présence. Ce don nous permet d'agir en toute liberté.

Un esprit courageux


* Le plus spectaculaire des fruits de l'Esprit dans le cœur des disciples c'est le courage. Au jour de la Pentecôte, d'un seul coup, tout est bouleversé. Les plaies se cicatrisent par le baume de l'Esprit; Pierre et les Onze sortent de chez eux et parlent aux Juifs en hommes libres et avec courage.

* Ce courage d'aller au devant du monde et de témoigner de Jésus Christ - quoi qu'il en coûte - est le don que l'Esprit fait à l'Eglise. Nous en avons besoin, car notre courage est habituellement à usage interne de l'Eglise. Le courage véritable, cependant, nous fait témoigner en face de ceux qui sont loin de l'Eglise ou ne partagent pas notre foi ou même lui sont hostiles.